Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, agrégé de lettres modernes, lauréat du Prix Alain-Fournier (1986), à l’occasion critique littéraire, mais aussi sculpteur, enseignant, militant de gauche, père de famille, pêcheur de truites et de gros livres, Pierre Bergounioux a publié de très nombreux ouvrages ; son site recense près de 90 publications entre 1984 et 2016.

Outre l’écriture, il avoue sa passion pour l’entomologie et collectionne les papillons et autres insectes; on le connaît aussi pour ses sculptures soudées qu’il crée à partir de matériaux de récupération

 

Au sujet du tour de France et du vélo en général :

S’il est un endroit de la terre qui décourage l’emploi du vélo, c’est Brive. Enfouie comme elle l’est, au fond du paysage, cernée de collines, elle n’offre d’échappatoire que par le lit de la Corrèze. C’est seulement du côté de la plaine aquitaine que la quantité de mouvement que le pied communique à une roue à rayons par l’intermédiaire d’une chaîne l’emporte sur l’action rétrograde de la gravité.

Partout ailleurs, on se heurtait à l’obstacle des collines, à l’interdit qu’elles opposaient à l’envie d’aller, au désir de connaître.

Avant d’accéder aux esplanades du Quercy voisin, il fallait gravir l’épaulement de Saint-Antoine puis l’âpre coteau de Noailles où la blancheur du Causse et l’éclat du midi succédaient au vieux grès permo-carbonifère humide et gris. On n’avait pas plus de facilité lorsqu’on cherchait une issue par le côté, vers Turenne. On se trouvait immédiatement aux prises avec l’escarpement sinueux, dangereux, qui culminait au Rocher Coupé.

Un dénivelé de huit cent mètres nous séparait de l’extrémité opposée du département, du haut berceau des sources, en Est, sur Millevaches. Et si l’on me demandait, aujourd’hui encore, quelle est de toutes les routes du monde la plus détestable, je répondrais sans balancer : la nationale 121. Sous ombre de nous conduire vers la Xaintrie, elle s’ingéniait à nous perdre dans les ravins de l’auréole métamorphique, à nous donner la nausée, à nous anéantir.

Aussi loin que je m’enfonce à reculons dans la plaine de ma mémoire, jusqu’au seuil énigmatique des brumes et de l’oubli, c’est ainsi qu’il en va. L e Tour de France, le peu que j’en sache, c’est la note hystérique, l’accent de démence qui passent dans la voix du speaker commentant le sprint de l’arrivée et puis, dans le journal du lendemain, le visage ravagé par l’effort et la souffrance du vainqueur. Quelques noms très anciens surnagent, ceux de Fausto Coppi et de Louison Bobet, de Darigade et de Bartali, parce qu’ils sont contemporains, pour moi, de l’heure merveilleuse où l’on s’éveille à la conscience conjointe du monde et de soi-même et que c’est, très momentanément, merveilleux.

Tour de plumes corréziennes Les 3 Épis, 1996

Au sujet de sa ville de Brive :

La route de Bordeaux sur l’axe des longitudes, était la plus cossue et la plus déplaisante de nos avenues. Elle était flanquée de maisons bourgeoises à marquises et balustres dont la lourde porte s’ornait de plaques de cuivre fourbi. Ce qu’il y avait écrit dessus, l’éclat jaune, l’importance qu’on y donnait gâtaient les prémices de l’ouest et, par contagion, le Périgord prochain. Il n’était question que d’affaires graves ou importunes, d’urologie et d’affections cardio-vasculaires, d’expertise fiscale, de gens ennuyeux, d’huissiers, d’assureurs et d’avoués. .. On essayait de ne pas penser à ce qu’on voyait, à l’heure inévitable où il nous faudra pousser une lourde porte à plaque de cuivre.

La neige s’apparentait aux requins et aux mangues. Nous ne l’avions pas sur place , comme la Belle Époque ou l’entre-deux-guerres, la rivière la gazelle ou le bananier. Les deux ou trois fois qu’elle descendit de l’empyrée me sont restées en mémoire comme autant de fêtes éblouissantes et brèves. Tout avait fondu le lendemain. Une boue grisâtre, où l’on pataugeait tristement, avait remplacé le grand déploiement de taffetas, de satins, d’écrins et de cristaux. Mais il y avait d’autres neiges, cousines, celles-ci, des insectes et du sanglier. J’entends encore des hommes mûrs, que leurs affaires conduisaient sur le plateau, parler avec respect des bourrasques qui les avaient enveloppés du côté d’Egletons ou de Saint-Angel, du fossé où la 89 les avait expédiés, eux qui, Brivistes, s’estimaient de talentueux conducteurs. Ils débitaient leur histoire comme s’ils avaient encore été cramponnés au volant, qu’ils eussent lutté dans la tourmente avec des roues qui ne répondaient plus et les gros hêtres mauves, homicides, qu’on croit à l’ancre dans les talus, zigzaguant devant eux comme des hommes ivres.

L’empreinte, Terre d’encre 1997

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *