Colette

Colette

 

Colette est déjà un auteur reconnu lorsqu’elle rencontre le baron Henry de Jouvenel, journaliste, homme politique … et propriétaire d’un domaine en Corrèze à Varetz, lieu-dit Le Castel Novel. Leur fille Colette, née en 1913 et surnommée « Bel Gazou« , passera sa jeunesse et les années de guerre à cet endroit. Colette séjournera à Castel Novel à de nombreuses reprises; ses écrits en gardent la trace :

 

LES FOINS :

Ici, dès l’arrivée, on sent le cours de la vie, ralenti, élargi, couler sans ride d’un bord à l’autre des longues journées. Juillet : l’herbe a fini de croître, la feuille ne grandit plus, les couvées emplumées ont pris leur vol ; l’été, à son apogée, semble mourir d’une fastueuse mort, arrêté en pleine richesse par la flèche d’un soleil sans merci.

Comme il resplendit, ce juillet limousin, aux yeux sevrés depuis trois ans de son azur, du vert, du rouge de sa terre sanguine ! Chaque heure fête tous les sens. Un son, nombreux comme le battement du sang dans la conque des oreilles, accourt de tout l’horizon visible, s’étale en nappe d’harmonie égale, nourrie, que crèvent de moment en moment le cri d’un coq, un meuglement nonchalant, une cigale, un geai … Au bord de la rivière, les vernes à la feuille froide protègent la reine-des-prés, le chanvre rose et la saponaire si mêlés qu’on cueille ensemble leurs tiges amères et leur bouquet un peu fade, blanc, rose et mauve ..

Un sentier, que la menthe argente, est une voie de parfums …

Épargnées ? Hélas ! Le foin est encore sur les prés, debout ici, couché par vingt averses, ailleurs fauché et jaunissant. Les pluies tardives sont taries enfin, et les femmes, les vieillards, se lamentent sans paroles devant un trésor que des bras d’hommes devraient sans délai étreindre, lier, abriter dans les fenils embaumés – et des bras d’hommes robustes et rapides ! Parfois la faux suffit, mais souvent l’herbe consternée réclame l’antique faucille. Des bras d’hommes, pour râteler et charger, entre deux orages, la toison coupée de ces longs prés de rivière.

Victorieuses jusqu’à présent, les femmes, pliant sous l’excès de travail, diminuées par la solitude, sont près de faiblir. Juin ruisselant a mis en péril la vie, vienne l’hiver, du bétail et des chevaux.

Les secours sont trop rares et tardent trop.

Pourtant nous avons l’exemple des râteleurs enfants, qui, tous, travaillent aux foins qu’on a pu faucher. Dix ans, celui-là ? Et huit ans, celui-ci ? Peut être moins. Mais regardez donc ce vieux faneur, suivi, comme de son ombre courte, d’un marmot de quatre ans, qui manie un râteau à sa taille …

BEL GAZOU ET LA VIE CHÈRE

– Mais voyons, Bel-Gazou, le Chaperon-rouge c’est une histoire très vieille ! À ce moment-là il n’y avait pas la guerre !

– Pas la guerre ? Ah ? Pourquoi il n’y avait pas la guerre ?

Le nez charmant se baisse, se lève, la petite main reprend la mienne, mais le pas ralenti de Bel-Gazou, un saut, deux sauts de chevreau irrésolu disent le doute, l’impuissance devant le mystère : « Pas la guerre ? » C’est vrai, elle ne peut pas imaginer … En août 1914, elle avait douze mois.

L’orée du bois nous rejette dans un bain éblouissant de lumière, d’herbe chaude, d’odeurs animales et potagères : la ferme est là. Aux cris de héraut de Bel-Gazou répondent ceux des coqs, des cochons, des dindons sanglotants et des chiens de troupeaux …

– Petits, petits, petits ! Glapit Bel-Gazou. Eh ! Les povres petits !

Et un moment elle est environnée de poules, becquetée de pintades, et voici que cinquante poussins déjà emplumés, un peu jaunes encore aux commissures du bec, l’ont envahie jusqu’aux épaules. Tantôt elle les secoue d’elle et tantôt elle les encourage. Elle est rouge d’orgueil et rit avec sévérité. Un petit dieu charmeur d’oiseaux … L’enfance du saint qui parlait aux abeilles … Mowgli de la jungle limousine …

Des plaintes de volaille jugulée coupent mon extase maternelle et littéraire. Bel-Gazou a saisi par les pattes le plus gros poulet qui piaille, tête en bas, ailes ouvertes :

– Bel-Gazou ! Chérie ! Tu lui fais mal, lâche-le !

Bel-Gazou, avant de répondre, avance une lippe importante :

– Je ne lui fais pas du mal, je le pèse.

– il n’a pas besoin que tu le pèses.

– Si, il a besoin. Quand il sera lourd, lours, lourd, il ira au marché. Et on le vendra cher, cher, cher !

– Combien ? Tu ne sais pas combien ?

– si, je sais.

– Dis-le ?

– Trois .. cent .. non, six ..quarante-douze mille … francs. Et encore quat’ sous de plus, même ! Té, ce qu’elle renchérit, la volaille !

Extraits de Les heures longues, 1916

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